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Un modèle… pas tout à fait comme les autres

Notre premier objet d’étonnement à son égard vient de la fascination qu’il exerce sur ceux qui le côtoient. Elle commence tôt et ne se dément jamais. Il est là d’ailleurs davantage question de l’homme que de l’artiste. Michel Lebel situe dans sa vingt-quatrième année un témoignage qu’il relate ainsi : « Un contemporain, encore sous le charme, citait à son propos ces lignes de La princesse de Clèves : « … un air dans toute sa personne qui faisait qu’on ne pouvait regarder que lui dans les lieux où il paraissait. » »2 2 Une des traces les plus anciennes est laissée par Guillaume Apollinaire. Il fait preuve d’une rare perspicacité parmi les critiques d’art de son temps en écrivant dès 1913 dans Les peintres cubistes : méditations esthétiques : « Il reviendra sans doute à un artiste aussi dégagé des préoccupations artistiques, aussi préoccupé d’énergie que Marcel Duchamp, de réconcilier l’Art et le Peuple. » Cette prophétie, même si elle n’apparaît pas entièrement réalisée à ce jour et si MD lui-même s’en gaussa, reflète à l’évidence le charisme d’un jeune artiste, lequel est pourtant alors dépourvu d’une quelconque notoriété auprès du grand public et compte à peine quelques sympathies parmi ses pairs. Pour tracer son portrait, il existe également un remarquable trésor, le projet inachevé de roman que prévoyait de lui consacrer son ami le marchand d’art HenriPierre Roché, intitulé Victor3 3. L’auteur de Jules et Jim et de Deux anglaises et le 1 1 Non publié à ce jour. 2 in Michel Lebel, Marcel Duchamp, 1985, Belfond, Paris, p. 31. 3 Publié à l’occasion de l’exposition rétrospective parisienne que le Musée National d’Art Moderne consacra en 1977 à Marcel Duchamp et à Raymond Duchamp-Villon.

Continent4 4, raconte ainsi sa première rencontre avec MD : « Cette nuit-là, il m’apparut si victorieux (et je ne connaissais pas encore son prénom), que je l’appelais par erreur, vers trois heures, « Victor », puis, à l’aurore, « Totor »… ». Ce double surnom nous dit à quel point le même personnage est au-dessus du lot tout en restant parfaitement accessible. Il dispose d’un don d’ubiquité qui le situe tout à la fois triomphant au plus haut et familier en bas. Henri-Pierre Roché est aussi l’auteur de l’affirmation très souvent reprise à sa suite : « Sa plus belle œuvre est l’emploi de son temps. » Cette fois, sa maîtrise s’inscrit dans la durée : nous autres pauvres mortels laissons s’écouler le temps qui passe sans l’employer comme nous l’aurions souhaité jusqu’à ce que la mort vienne nous reprocher toutes les occasions que nous n’avons pas su provoquer, discerner ou même, plus bêtement encore, saisir. MD sait jouer à qui perd gagne avec le temps : il sait le distiller en semblant le gaspiller5 5. Parmi ceux qui comptent particulièrement dans la constitution de la légende, il faut naturellement souligner le rôle que joue André Breton. Le « pape » du surréalisme le consacre d’abord homme le plus intelligent (et sans doute le plus dérangeant) de la première moitié du vingtième siècle. Il va plus loin dans son « pontificat » en dressant lors de l’exposition surréaliste de 1947 un autel à Marcel Duchamp le plaçant dans un panthéon artistique où il rend les mêmes honneurs à Lautréamont, Jarry et Rimbaud par exemple : une façon de le hisser de son vivant parmi les plus grands. A côté de ces multiples témoignages d’admiration, MD propose de lui un portrait d’une extrême banalité apparente dans le livre d’entretiens qu’il accorde en 1966 à Pierre Cabanne publié sous le titre d’Ingénieur du temps perdu6 6. Une polémique se développe d’ailleurs à sa sortie sur ce qui est lu par certains admirateurs et critiques comme une auto-dévalorisation inadmissible parce qu’incompréhensible au regard de l’influence de l’œuvre. D’aucuns s’indignent d’une biographie qui aurait pu convenir pour une « vie de garçon de café » et d’une interview s’apparentant à celle d’un champion cycliste digne de « Salut les copains ou du café des sports ». Défendant son travail et la valeur du témoignage recueilli, Pierre Cabanne a beau préciser que MD a consciencieusement relu et corrigé le texte des entretiens en concluant « cela coule de source »7 7, rien n’y fait. Un tel portrait semble effectivement incompatible avec les nombreuses traces laissées par MD sur les spéculations particulièrement complexes, voire absconses, auxquelles il se livre dès les années 1910. A mon sens, les deux points de vue ne s’opposent pourtant pas. Au demeurant, aussi simples, voire simplistes, qu’ils paraissent, les propos autobiographiques de MD révèlent, en plus d’un passage, une pénétration rare autant qu’une personnalité indéniablement exceptionnelle. C’est en quelque sorte Totor qui nous parle de Victor… En tant qu’homme, MD sort indubitablement de l’ordinaire : il devient une idole pour nombre de ceux de sa génération et plus encore un modèle pour une multitude d’artistes qui lui empruntent tant, en particulier dans la seconde moitié du vingtième siècle.
4 Dont François Truffaut tira deux films qui conférèrent à Henri-Pierre Roché une gloire posthume inespérée. 5 Voir par exemple Bernard Marcadé Laisser pisser le mérinos, 2006, édition L’échoppe, Paris. 6 1977, Belfond, Paris. 7 Op. cit., p. 14.

Dans Victor8 8, Henri-Pierre Roché prête ainsi à la grande amie du héros, prénommée Patricia, alias Béatrice Wood, qui apprend le français à ses côtés, une description où l’adoration perce sous l’admiration : « Tout le monde l’aime. Il est à tous et à personne. Il a raison sans doute. J’ai tort de le vouloir pour moi. Mais je ne veux que lui. Victor pourrait choisir parmi les héritières. Pas question. Pourrait avoir un gros contrat pour ses tableaux. Pas question. Il les presque donne à ses amis. (…) Il s’amuse tout le temps. Son sourire est aimable, mais c’est un dictateur. Il fait ce qu’il veut, au moment où il veut. Où qu’il arrive, il devient le centre, il est le chef. Il a une fantaisie à jet continu. Il a sûrement des aventures, avec des femmes, pas avec des jeunes filles. Il est discret, on ne sait rien. » Cette aura est particulièrement présente dans ses relations avec les femmes, dès ses premiers succès new-yorkais. Les trois sœurs Stettheimer, sans doute les « héritières » dans l’extrait qui précède, en font leur source d’inspiration, Ettie pour un roman intitulé Love days et signé sous le pseudonyme d’Henrie Waste ou Florine dans ses peintures. Il se gagne ainsi une multitude de disciples sans pour autant les astreindre à la moindre allégeance ni à aucune discipline. La foi qu’il suscite se manifeste par des inspirations dont on peut sans difficulté établir les linéaments. Au fond, et c’est un comble de l’ironie, l’avant-garde devient après MD une tradition dont il est reconnu comme le maître incontournable. Désormais, toute velléité avant-gardiste de s’en émanciper passe par une tentative de mise à mort de celui qui occupe la place originelle. C’est ainsi que lorsque Joseph Beuys essaie de l’investir, il intitule une de ses installations : Le silence de Marcel Duchamp est surestimé. Peut-on rendre davantage hommage au maître que de s’agacer de la valeur accordée par ses contemporains à son retrait de la scène artistique ? Pour exister, il faut tenter d’engager le maître dans un conflit, ce dont MD refuse. Qu’il ne fasse rien en ayant la main sur tout le dote d’un statut quasidivin. Pour que son silence vaille message, il faut bien que ceux qui l’écoutent lui vouent une sacrée foi. A mon sens, il fait la différence par son humilité, son détachement, son refus des rivalités artistiques et sa capacité à transformer la position de victime à laquelle il semble voué en posture triomphante. Il sait aussi se montrer magnanime, voire, pourquoi ne pas oser le mot, miséricordieux. Un souci de la vérité, malgré ses gesticulations perpétuelles, caractérise aussi cette attitude de l’homme libre. En mettant sa vie en accord avec ses valeurs, il parvient à promouvoir, peut-être à son corps défendant, une morale à la fois très traditionnelle et largement renouvelée. Son souci consiste davantage à ne pas se répéter qu’à se démarquer des autres. C’est ce qui fonde une authentique originalité en tant que modèle : sa capacité à ne pas se prendre pour son propre modèle le légitime en tant que modèle pour les autres qui, eux, n’échappent pas à la loi des séries.

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