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Un maître de la sacralisation et de la désacralisation

Preuve que MD a pris conscience de la puissance de ce mythe fondateur, il le décline quelques années plus tard en rite de remémoration à New-York, la ville de sa consécration. Le tableau post-cubiste a été remplacé par un ready-made, à un moment où ce concept est encore inconnu du monde entier ; à l’exception des quelques visiteurs qu’il accueille dans son atelier pour y découvrir d’étranges dispositifs comme une roue de bicyclette, la fourche fichée sur un tabouret, un sèche bouteilles, un porte-chapeaux accroché au plafond, une patère fixée au sol… Le seul ready-made que MD cherche à promouvoir est bien sûr Fountain, cet urinoir en porcelaine posé à l’horizontale sur le côté plat qu’on accroche généralement au mur. Il est possible d’y voir un simple canular comme nous l’avons mentionné plus haut à l’instar de celui que quelques intellectuels parisiens attribuant à un certain Boronali un barbouillage asinien, dans la grande tradition fumiste. Mais il est vraisemblable que MD poursuit d’autres buts dans l’affaire de Fountain. Il a compris les relations de l’art marchand et du sacré. Il a perçu que la croisée du regard de l’artiste et de celui du public faisait l’œuvre et son éventuelle renommée, puis sa postérité. D’où cette tentative de sacralisation d’une œuvre qui n’en est pas une, simplement choisie, signée et intitulée, comme pour mener un raisonnement à la limite : considérant un salon d’art contemporain, des artistes qui déposent, des commissaires qui exposent, des visiteurs qui supposent, des critiques qui s’opposent, est-ce que la main de l’artiste encore s’impose ? Ou bien suffit-il que son intention il propose ? Son expérimentation est conçue pure de toute ambiguïté. Son nom est aussi célèbre que célébré dans le milieu culturel new-yorkais. Il pourrait influencer les commissaires chargés de l’accrochage en signant Marcel Duchamp. D’autant qu’il est lui-même un des directeurs du salon et que ses collègues se sentiraient un peu pris au piège. Pour éviter toute interférence, l’anonymat ou, plus exactement, le pseudonyme inconnu reste la solution la plus efficace. Nous sommes alors dans le cas de figure le plus banal : un artiste en quête de reconnaissance envoie son œuvre pour qu’elle trouve place parmi les autres productions récentes. Et la consécration vient paradoxalement de l’escamotage, non sans mal. La manœuvre semble au premier abord habile : au mot d’ordre « ni sélection, ni prix » du règlement du salon, fait écho la contre-mesure des organisateurs « pas d’exclusion physique mais pas d’exposition, ni d’inscription au catalogue donc pas de scandale ». Sauf que cette fois-ci, Walter Arensberg et MD ne l’entendent pas de

Cette oreille : après avoir démissionné du comité d’organisation, ils demandent d’abord à Alfred Stieglitz, photographe de renom au cœur des réseaux de l’avantgarde, d’immortaliser d’un cliché l’urinoir ; puis ils débattent du cas Richard Mutt dans leur revue, The blind man (n°2) qui publie la photo de Stieglitz en frontispice. Il s’agit de répondre aux accusations dont a fait l’objet la pissotière, également dénommée La madone de la salle de bain. Il s’agit, plus encore que de rechercher un scandale dont MD n’a pas besoin pour sa notoriété new-yorkaise –laquelle n’est de toute façon pas son objectif, lui qui n’a rien à vendre– de poser la question des limites de l’art et de sa définition. En fait, nous sommes bien dans le champ de la réflexion théorique par l’expérimentation. Extrait de l’article du Blind man5 50 0 : Que Mr. Mutt ait fait la chose ou ne l’ait pas faite n’a pas d’importance. Il l’a CHOISIE. Il a pris un objet ordinaire de la vie quotidienne, l’a posé de telle manière que sa signification ordinaire a disparu ; par le biais d’un nouveau titre et d’un nouveau point de vue, il a créé une nouvelle idée de cet objet. » Cet épisode apparaît donc comme un rituel qui dévoile le mécanisme de la sacralisation artistique tout en désacralisant l’objet d’art.

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